Ouais, on crèche entre rêve et merde. Mais, c'est pas si terne, il reste encore de l'espoir. Une noirâtre espérance, en nous, gît comme un cadavre, prêt à se relever ballant et blême. Au sein d'ce monde parano qu'est le mien, y a des sourires enfumés, des yeux dilatés, 20 ans de conneries, à s'abrutir le crâne, à se défoncer les synapses. Putain, j'vois des torches humaines, des anorexiques émotifs, des boulimiques sensoriels, et comme des prédateurs à l'affût de gibiers, on rôde la nuit jusqu'à l'aube, on s'vampirise. Chaque spliff est détecté et suivit à la trace, chaque dealer potentiel accosté, chaque détail est capté et analysé : une sirène, des caméras, des vigiles, flics, jeunes bimbos, toxs et branchés VIP, des pigeons à qui taxer de la thune ou des cigarettes, chaque détail compte, compte pour se faire un entier panorama de notre environnement.
Ouais, on crèche entre rêve et merde. Et c'est pas si terne, il reste encore de l'espoir. Une femme de quarante ans qui en fait soixante, en pleine overdose d'cocaïne, crachant sa bile, par à coups de plus en plus douloureux, jusqu'à l'étouffement. Elle porte pas le même nom de famille que moi, mais je crois bien que c'est celle qui m'a éjecté de son utérus il y a deux décennies d'ça, avant de m'abandonner dans une prison de plexiglas, des tuyaux et perfusions plantés dans tout mon petit corps. Avant elle s'appelait X, maintenant son identité s'est rallongé considérablement, j'suis passé de X à Emma. Enfants, les gosses autour d'moi me disait que ma mère devait être un cobaye de la science, ou bien un extra-terrestre, ou encore un agent secret. La réalité est bien moins imaginative. Elle est là, l'épaule droite dénudée, le front en sueur, sur la table, une pipe à marijuana, et un reste de ligne. Elle m'esquisse un léger sourire, une tempête de flocons de neige sur l'écran-télé. Ses yeux se révulsent, ses paupières vacillent et se referment progressivement. Une mouche vient se poser sur le bout de son nez. Le courant saute, plus de lumière. Je sors et me barre en RER.
Je fume une clope sur le toit d'un immeuble du XIIIème. Et je regarde les lumières d'Paris, et j'me dis que c'est toujours mieux que ne l'avoir jamais vu, nan ?
J'vais vous raconter une brève histoire :
"Fin d'soirée, Emma a un arrière goût de basse dans les tympans, comme si sa tête était dans un sas hermétique au son. Elle voit tout au ralentit, et perçoit la douce poésie de l'instant. Chaque foulée est une danse gracieuse, chaque geste un mouvement ondulé, chaque mot une mélodie de trombone soûl. Elle se caresse l'entre-jambe sur le canapé, et s'arrête soudainement pour regarder tout autour : à côté d'elle, un junkie pâle comate les joues embaumées de gerbe. En face, un trentenaire baise une jeunette sous LSD. À sa droite, sur une petite table, sont exposés des godes michés géants, des fouets, et un énorme bidon de bière vide. À sa gauche, sur le mur couleur nacre, est accroché une reproduction du Bleu de Klein, avec collé dessus du fromage à raclette fondu et caramélisé. Emma se dit que la toile a du fondre. Elle doit pas être loin d'la vérité. Quand Emma se masturbe, elle pense pas à son fidèle petit copain, ni à son fantasme sorti d'une comédie américaine, ou d'un clip R'n'B, non Emma pense à son cousin. Ouais, son putain de cousin. Et elle le rejoint une fois par semaine, en cachette, dans sa chambre à 200 bornes de chez elle."
Toute personne intentinée bien pensante vous dirait en une grande éloge à la tolérance, que l'amour n'a pas de sexe, religion, philosophie, idéologie, couleur, mais n'osera jamais remuer le tabou de l'inceste, des liaisons familiales, des amours ½dipiens. Il vous classe rapidement dans la catégorie «bizarrerie malsaine», entre les pédophiles, violeurs, sado-masochistes et autres comportement marginals et violents, alors que c'est juste un atypisme sentimental, une anormalité de m½urs. J'veux dire, maman aimait mon père, qu'il soit le pape ou son prof de gym aquatique, on s'en branle. Ok, la consanguinité a du y joué pas mal dans mes problèmes de santé chronique, mais bordel de merde, mes parents s'aimaient. Peut-être au creux d'une folie crade et secrète, peut-être bien ouais, mais ils ont jouis pour me concevoir. J'suis pas un môme du désespoir, j'veux pas l'être, j'veux pas d'une condition, une nature qui me déterminerait à tout foirer dans la vie, y a pas de gènes pour se foutre en l'air, pas de chromosomes pour chialer des nuits et des nuits, à en crever, à se coincer l'½sophage à chaque douille tapée, à chaque crise croire qu'on va y rester.
J'essaye d'écrire une lettre à mon père, que j'ai jamais vu. Ça fait 6 mois que j'essaye et je sais pas, j'y arrive pas. J'arrive pas à trouver les mots justes, sans paraître trop, ou pas assez. J'veux pas qu'il ait de la pitié ou de la culpabilité, juste, j'aimerai j'en sais rien une sorte de reconnaissance, ouais de la reconnaissance, que j'existe pour quelqu'un. Mais les feuilles toujours trop blanches, finissent en boulle froissée au fond d'ma corbeille. J'aimerai juste lui dire : « P'tain 'pa, j'ai besoin de toi ». Mais l'espoir est une guimauve male-baisée, et jamais j'irai lui parler, j'risquerais d'lui briser sa nouvelle vie. Alors j'me nourris encore et encore de noirceur, de fureur et de schizophrénie, l'âme cramée, collée sur une photo de famille volée à des gens heureux. J'continue ma mort lente.